Fabien Louvier, <br>faire parler la matière

Fabien Louvier,
faire parler la matière

Revenir à ses premières amours. À ses passions qui animent le corps et l’esprit instinctivement et sans efforts après s’en être détourné, emporté par le quotidien. Une fracture décisive dans un parcours – souvent professionnel – qui inspire The Socialite Family et qui prend corps avec Fabien Louvier, comptable devenu architecte. Après plusieurs stages – dont un révélateur chez la consœur lyonnaise Claude Cartier – et son entrée dans l’agence, l’autodidacte s’empare à bras-le-corps d’un tout nouveau projet qui éprouve les compétences de son nouveau métier. L’achat d’une vie : un duplex avec vue sur Fourvière. Une « boîte » qu’il a tout le loisir de repenser avec sa sensibilité de décorateur, située à quelques minutes à peine de la Presqu’île. Une véritable « page blanche » à laquelle il faut insuffler une « âme nouvelle ». Alors que ce bien n’est pas encore sorti de terre, Fabien exploite sa capacité de projection pour en incarner l’intérieur, pour le moins atypique. Avec comme point de départ « un réel coup de foudre pour l’une des dernières scénographies d’Apparatus Studio lors du lancement de leur collection Interlude ». À coups d’une partition de matières aux reliefs contrastés, il repense à force d’imagination ces volumes deux années consécutives. Des espaces qui empruntent leurs couleurs et ambiance à divers pionniers en la matière : Piero Fornasetti, Christian Astuguevieille. Mais aussi à des artistes comme Jean Cocteau ou Pierre Soulages. S’armant de patience, le Lyonnais va jusqu’à soigner les détails des différents espaces avec une minutie religieuse : comme le choix des poignées de portes en laiton patiné de Turnstyle Designs. Autant d’éléments qui, mis un à un, s’imbriquent pour former ce « puzzle ». Un lieu à son image, creuset de sa vision du beau et de son identité d’architecte.

Salon de Fabien Louvier avec canapé en laine bouclette
Salon avec bibliothèque murale noire chez Fabien Bouvier
Cactus et vase chez Fabien Bouvier
Table basse en marbre et escalier chez Fabien Bouvier Escalier et cactus chez Fabien Bouvier
  • Fabien, pouvez-vous vous présenter ?
Fabien

Je m’appelle Fabien Louvier, j’ai 38 ans. Je vis et travaille à Lyon comme architecte d’intérieur.

  • Quel est votre parcours ?
Fabien

Après des études dans la comptabilité, et deux ans à travailler comme comptable pour un grand groupe, je suis revenu à mes premières passions, l’architecture intérieure et la décoration, en reprenant mes études à Lyon à l’institut CREAD. Lors de ma dernière année, j’ai eu l’opportunité de faire un stage chez Claude Cartier Décoration. À la fin de mon stage, je suis resté. Nous avons développé avec Claude le bureau d’études, et cela fait maintenant quinze ans !

  • Parlez-nous de votre éducation. Dans quel cadre avez-vous grandi – et par conséquent vu se former votre goût ?
Fabien

J’ai grandi dans un petit village à côté de Lyon, loin de l’univers de la décoration intérieure. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un intérêt pour l’art sous toutes ses formes. Je passais également déjà pas mal de temps à aménager ou à décorer mais sans réellement avoir l’idée d’en faire un métier – ou que cela pouvait en être un ! Il s’agissait d’un simple passe-temps pendant les week-ends. La semaine était consacrée à la comptabilité. C’est par un heureux hasard que j’ai eu l’occasion de rencontrer des professeurs de l’institut CREAD. Et là, ça a été le déclic. Je me suis aperçu que c’était ce que je voulais faire ! J’ai donc tout arrêté pour reprendre mes études. C’était quitte ou double, mais il fallait que je le tente ! Une nouvelle aventure s’est ouverte à moi. Il fallait que j’apprenne tout. J’y ai passé des heures mais le résultat en vaut largement la peine. Quelque part, je pourrais presque considérer que mon goût s’est développé, au départ, de façon autodidacte. L’avantage d’être un esprit complètement vierge, c’est qu’il y a tout à construire. Il est possible de se nourrir de tout pour en ressortir ce qui nous parle, ce qui nous fait vibrer ! Je n’ai pas beaucoup voyagé dans ma vie, mais à force de m’intéresser, de me renseigner sur des réalisations, des lieux et des événements, j’ai réussi à me construire ma culture personnelle. Instagram a également été un bon outil pour cela ! Les modes changent, les goûts évoluent aussi, on ne peut pas dire ce qui est de bon ou de mauvais goût. Au final, c’est cela qui fait un style.

Fabien Bouvier chez lui

Le point de départ de l’ambiance et de l’atmosphère que je voulais pour cet appartement a été un réel coup de foudre pour l’une des dernières scénographies d’Apparatus Studio (...)

Fenêtre avec store chez Fabien Bouvier
Salon avec cuisine ouverte chez Fabien Louvier
Store chez Fabien Louvier
Table basse en marbre chez Fabien Louvier
  • Designers, artistes : quels sont ceux dont l’œuvre a eu une influence particulière sur vous, votre travail ?
Fabien

Ils sont trop nombreux pour tous les citer ! Cette page blanche, il fallait l’écrire. Et c’est en se documentant que la curiosité grandit, et avec elle l’envie de tout connaître ! Alors, forcément, je vais donner les grands noms, les grands maîtres du design. Andrée Putmann, Christian Liaigre, pour l’équilibre et la rigueur. Joseph Dirand, Pierre Yovanovitch, mais aussi Dimore Studio et India Mahdavi pour leur sens des couleurs, et un brin de folie ! Il y a également des designers avec qui je travaille et que j’admire comme Christophe Delcourt, Studio Pepe ou Patricia Urquiola. Je ne peux pas parler d’artistes sans forcément évoquer Pierre Soulages, pour son travail sur le noir et la matière, Jean Cocteau et son génie pluridisciplinaire ! Il y en a également d’autres, plus jeunes, comme le talentueux et audacieux Mathias Kiss ou encore Antonin Hako, dont j’ai acheté un dessin. C’est une œuvre importante et symbolique pour moi. La première que j’ai achetée dans une galerie ! Et puis il y a aussi ceux que je peux classer à la fois comme artistes et designers. Piero Fornasetti, pour la fantaisie et l’audace de son époque, ou encore Christian Astuguevieille, très souvent mis à l’honneur dans le travail de Gilles et Boissier.

  • Et sur le style que vous avez impulsé à votre appartement ?
Fabien

Le point de départ de l’ambiance et de l’atmosphère que je voulais pour cet appartement a été un réel coup de foudre pour l’une des dernières scénographies d’Apparatus Studio lors du lancement de leur collection « Interlude ». C’était comme une évidence. C’est ça que je voulais ! Le mélange des couleurs, le raffinement des matières : tout leur travail m’a parlé. Dans une réflexion globale d’aménagement et décoration, il y a toujours un point de départ. Cela peut être une œuvre, une publicité, une scénographie. Mes propres choix, mes envies et mon identité se sont ensuite bien évidemment mêlés à tout cela pour en faire ce qu’il est aujourd’hui. Je ne voulais pas non plus d’un copié-collé !  D’autres univers m’ont également inspiré, notamment le travail de Joseph Dirand chez Monsieur Bleu ou Girafe, deux restaurants coups de cœur à Paris dont je ne me lasse pas. La villa Carminati de Romeo Moretti, sur les bords du lac Majeur, m’a également beaucoup influencé pour le travail de la chambre, dans le choix des matières et des couleurs. Forcément, en travaillant au quotidien avec des produits de grande qualité et de belle facture, il est difficile de se sortir de ces univers inspirants et inspirés.

  • Racontez-nous l’histoire de votre appartement.
Fabien

Je n’aurais jamais imaginé l’achat d’un appartement neuf sur plans, qui, sur le fond, n’a, il faut le dire, aucun caractère. Je rêvais plutôt de moulures, de cheminées anciennes, ou d’un loft brut. Un lieu avec une identité forte ! Et puis une opportunité s’est offerte à moi. Ce lieu était revenu à la vente la veille de mon entrée dans l’agence… un signe ?!  Et comment résister à l’idée d’un duplex sur les deux derniers étages avec une terrasse, tout cela en pleine ville dans une rue – même si c’est au dernier numéro – qui était celle que je visais ! En y réfléchissant, cet appartement allait être comme moi au début. Une page blanche à laquelle il allait falloir donner une âme pour lui conférer sa propre identité. À mon image ! Le challenge a ensuite été d’être patient. Les travaux n’avaient même pas encore commencé ! Cela a pris deux ans. Deux ans à attendre, à réfléchir. Même si j’ai l’habitude de travailler sur plans, il était assez difficile de se projeter, quelle vue j’allais avoir, etc. Lors de la première visite, j’ai eu une très belle surprise – pour un Lyonnais (rires) – la vue sur la basilique de Fourvière !

  • Comment l’avez-vous pensé ?
Fabien

Deux ans de réflexion ! C’est long. Surtout sans rien voir car le bâtiment n’était pas encore sorti de terre ! Tout doit se faire dans la tête, en croquis, sur plans. D’autant plus que travailler pour soi-même est toujours plus difficile que pour des clients. Il y a trop d’idées et d’envies différentes qui s’entrechoquent. L’approche d’un achat neuf était assez différente de celles que nous pouvons avoir régulièrement à l’agence : une base à modifier. Là il n’y avait rien, ou alors des choses qui m’étaient plus ou moins imposées. Et puis, de fil en aiguille, l’ensemble a commencé à se construire, les éléments se sont emboîtés comme un puzzle. La pièce la plus importante pour moi, et je pense pour beaucoup de monde, est le séjour qu’il a fallu complètement repenser. D’ailleurs, avant d’avoir acheté l’appartement, je l’avais déjà modifié ainsi que la cuisine en les agrandissant en diminuant l’une des deux salles de bains. Il était impératif de donner plus de volume à cet espace. C’est celui par lequel on entre et qui s’ouvre sur la terrasse. Un autre point fort que j’ai dû travailler, c’est l’escalier. J’ai toujours adoré les escaliers, je trouve que c’est un objet à part entière, avec lequel on peut jouer, tant dans la forme que les matières. Quelle a été ma surprise – pas vraiment bonne – en le découvrant à la réception de l’appartement ! Une construction en bois avec, bien sûr, une rambarde ajourée et une main courante au mur. J’ai donc habillé la rambarde pour la dissimuler, puis l’ai peinte à la chaux lissée et l’ai soulignée d’un bois noir brillant. J’ai teinté les marches d’un ton chêne brûlé qui leur confère une patine comme du bois ancien. Puis j’ai supprimé la main courante. Pour les éléments plus « décoratifs », je pense que le choix le plus long a été les finitions de la cuisine que j’ai fait dessiner et réaliser sur mesure. J’ai dû vider la quasi-totalité des échantillons de bois et de pierres des fournisseurs pour trouver les bons ! Toujours dans l’idée d’apporter du relief, j’ai travaillé principalement des chaux lissées de chez Ressources qui donnent de la matière aux murs et changent en fonction de la lumière. J’ai aussi utilisé des panneaux d’Orac Decor qui reproduisent un effet de staff mouluré sur certains murs. Pour vraiment aller jusqu’au bout des détails, j’ai remplacé toutes les poignées de l’appartement par des modèles en laiton patiné de Turnstyle Designs, qui a une sublime collection. La seule pièce pour laquelle je n’ai pas eu beaucoup de chance est la salle de bains. La gamme de carrelages du constructeur était très limitée. Même si j’ai quand même pu aller piocher dans d’autres, je n’ai pas pu faire exactement ce que je voulais. Du coup, j’ai un peu transformé cette pièce en une sorte de serre pleine de plantes pour lui donner de la vie ! En fait, je me rends compte après coup que depuis le début je n’ai cessé de vouloir apporter des matières dans cet appartement. Qu’il s’agisse de velours mural, de placage de bois, de papiers peints ou encore de peintures à effets. Le tout avec subtilité, mais avec l’envie certaine de sortir de ces murs lisses et finalement ennuyeux.

Sculpture sur table de salle à manger chez Fabien Louvier
Cuisine noire chez Fabien Louvier
Plan de travail chez Fabien Louvier
Chaise en bois chez Fabien Louvier
Crédence en terrazzo chez Fabien Louvier Assiette Fornasetti chez Fabien Louvier
  • Et meublé ?
Fabien

N’ayant absolument rien gardé de l’ancien appartement, il fallait tout remplacer ! J’avais en premier lieu envie de travailler avec mes fournisseurs, c’était à la fois un plaisir et important pour moi. Un an avant la livraison de l’appartement, Patricia Urquiola a dessiné le canapé Gogan pour Moroso. C’était sûr : ce serait celui-ci, l’incontournable du salon. Ensuite, les choses se sont faites petit à petit en piochant ici et là des pièces chez chacun des éditeurs. Il y en a une pour laquelle j’ai eu un réel coup de cœur la première fois que je l’ai vue à Milan, la lampe B-light de Dan Yeffet pour Collection Particulière. Il fallait que je lui trouve une place ici ! Aujourd’hui, elle trône dans le séjour. J’avais également envie d’une ambiance plutôt raffinée avec de beaux matériaux. Les chaises Voyage de GamFratesi pour Porro sont un bon exemple. Elles sont gainées de cuir fauve, très racées, avec un petit côté sellerie dans l’esprit Hermès. Bien sûr, il ne faut pas oublier la terrasse, que j’ai voulue remplie de végétation. J’avais envie d’un Bosco Verticale comme les deux tours de l’architecte Stefano Boeri à Milan. Il faut maintenant attendre qu’elles poussent ! (Rires) Il est vrai qu’il n’y a que des pièces finalement neuves dans cet appartement même si j’aime chiner, et que je peux vraiment avoir une attirance pour l’ancien. Je pense que cela est aussi lié à ma passion du mobilier, avec lequel je travaille chaque jour. Après, rien n’est figé non plus, ce n’est que le début. Je pense que d’autres objets arriveront, s’il reste de la place ! (Rires)

  • Que raconte ce lieu de vous ?
Fabien

Difficile à dire, il faudrait demander à une tierce personne ! Il m’a surtout permis d’exprimer de manière personnelle mon propre travail et ma personnalité au travers de la décoration et non, cette fois-ci, pour un client. Je pense quelque part qu’il me représente assez bien. Avec une certaine rigueur, l’omniprésence de ce soulignement graphique noir que l’on retrouve sur la quasi-totalité des murs. Comme un fil conducteur ! Je dirais que la « boîte », l’enveloppe de l’appartement est travaillée de manière précise, graphique, mais à l’intérieur elle est aussi adoucie par le travail et les matières dans le choix du mobilier et des textiles.

  • Pour vous, The Socialite Family, c’est… ? 
Fabien

Une belle réussite ! Mais aussi un regard différent sur l’approche de la décoration. Au-delà de belles images figées, on rencontre, au travers de vos reportages et de vos interviews, les personnes qui vivent dans ces lieux que l’on découvre. C’est beaucoup moins impersonnel.

  • En tant qu’acteur de la décoration depuis près de quinze ans, quelles adresses nous recommanderiez-vous spontanément à Lyon ?
Fabien

Lyon ville de gastronomie, et historiquement la ville des soyeux, je parlerais du restaurant Abel, bouchon lyonnais typique dans le quartier d’Ainay, mais il y en a tant d’autres ! Pour l’aspect culturel, le Musée des Tissus avec sa collection incroyable, fermé temporairement pour une rénovation complète avec l’architecte Rudy Ricciotti. Il y a aussi des galeries à découvrir, comme Slika, Manifesta ou Tatiss.

Rideau en velours kaki et escalier
Chat sur plaid gris chez Fabien Louvier
Rebord de fenêtre avec piles de livres chez Fabien Louvier

Le challenge a ensuite été d’être patient. Les travaux n’avaient même pas encore commencé ! Cela a pris deux ans. Deux ans à attendre, à réfléchir.

Suspension blanche japonisante HAY chez Fabien Louvier
Console en bois avec sculptures vertes chez Fabien Louvier
Chandelier en béton chez Fabien Louvier

Je dirais que la « boîte », l’enveloppe de l’appartement est travaillée de manière précise, graphique, mais à l’intérieur elle est aussi adoucie par le travail et les matières dans le choix du mobilier et des textiles.

Couloir avec console noire chez Fabien Louvier
Photographie noire et blanche chez Fabien Louvier
Vase en céramique noire chez Fabien Louvier

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