Familles
Minimalisme et exotisme : les mondes de Rudy Guénaire
Chez
Rudy Guénaire
Son objet fétiche est un minuteur. Celui avec lequel Rudy Guénaire règle le parfait temps d’infusion de son thé japonais. Le temps est une notion dans laquelle le designer se perd, une notion qu’il questionne dans chacun des projets conçus avec Nightflight, le studio d’architecture d’intérieur et de design qu’il a fondé il y a deux ans. Une seule seconde a alors suffi pour que Maison&Objet ne l’invite à interpréter son thème 2026 « Past reveals Future », dans l’univers de l’hôtellerie. Pour le salon, qui s’achève le lundi 19 janvier, il imagine une chambre d’hôtel comme une cabine d’avion cosmique et habitée. Créatif autodidacte, diplômé d’HEC et cofondateur des restaurants de burgers PNY - une quinzaine aujourd’hui -, il a installé son studio dans un ancien restaurant de fruits de mer du 14e arrondissement où se mélangent fresques polynésiennes et fauteuils tubulaires de son cru. À quelques pas, son appartement est l’antithèse de cet espace de travail. Antre de minimalisme et paradis du blanc, l’intérieur est conçu comme un refuge qui abrite également Raphaëlle Four, son épouse et fondatrice de la marque de beauté Firn, et Madeleine, leur fille de cinq ans. Visite.
Lieu
Paris
texte
Anne-Laure Griveau
Photographies et Vidéos
Gautier Billotte, Constance Gennari
Lampe Dafine Tommaso Cimini pour Lumina (1977). Fauteuils PP Mobler Flag Halyard par Hans Wegner.
Ventilateur vintage General Electric. Étagère du haut, livres aux couvertures colorées ou dépareillées recouverts d'une feuille blanche annotée du titre et de l'auteur.
Enceinte McIntosh MC225 (années 60), dessinée par Gordon Gow - "Le même modèle que Georgia O’Keeffe."
Katsura : Imperial Villa (Phaidon, 2025). Une édition contemporaine reprenant les contributions de Walter Gropius et Kenzo Tange présentes dans l’ouvrage original de 1960, devenu depuis une référence de la réception moderne de Katsura en Occident.
TSF
Comment passe-t-on des burgers PNY au design ?
Rudy
Au fond, avec les restaurants PNY, je faisais la même chose que maintenant : on racontait des histoires, on créait des lieux où il se passe quelque chose de chouette, où les gens se sentent bien, des endroits intemporels qui durent dans le temps. Aujourd’hui, avec le design d’espaces ou de pièces, et c’est la même logique. J’en ai dessiné sept, je crois. À l’époque, je tenais l’opérationnel. On dessinait le resto, je finissais le chantier et le lendemain je changeais de casquette pour gérer l’établissement. Donc si je m’étais trompé sur le réglage d’une lumière ou si un aménagement de tables cassait l’ambiance, c’était direct « in my face ».
TSF
Ça a été ta propre école, finalement ?
Rudy
Oui, même si HEC m’a tout de même appris le côté business. J’avais aussi fait des maths avant, en modélisation aléatoire. Cette discipline m’a beaucoup marqué. Des histoires de boules qui s’entrechoquent, de frontières… à première vue, ça paraît abstrait, mais la théorie de la mesure est passionnante. Je faisais tout à l’oral, donc ça m’obligeait à visualiser les choses. Je ne sais pas utiliser les logiciels de conception, aucun. Quand je dessine une chaise ou une table, elle est complète dans ma tête. C’est l’équipe qui se charge ensuite de la modélisation. Au bureau, ça les perturbe un peu parce que je passe beaucoup de temps à regarder le vide !
TSF
Et à boire du thé !
Rudy
Oui, du thé japonais de Maison des Trois Thés, vraiment le meilleur endroit à Paris, ou Yoshi En en ligne. Je bois du Gyokuro le matin, un thé vert qui pousse à l’ombre et dont les feuilles sont, de ce fait, très vertes et douces, et du genmaïcha l’après-midi. J’adore aussi les céramiques qui vont avec. C’est hyper beau. Maintenant, on a des carafes. C’est triste, une carafe. Le rapport à l’eau me fascine. Les Japonais ont les onsens, chez nous, on n’a pas vraiment de rituel avec l’eau, et c’est dommage, parce que c’est important. Le seul endroit où tu ne peux rien faire sans t’endormir et réfléchir, c’est sous la douche ou dans le bain.
TSF
L’eau est aussi très présente dans les fresques polynésiennes de ton bureau. Elles étaient là quand vous avez installé le studio ?
Rudy
Oui, on a emménagé il y a deux ans. Auparavant, c’était un restaurant de fruits de mer assez connu des années 80 qui s’appelait Aux Îles Marquises. J’aime beaucoup ces fresques. Les bougies, plus anciennes, c’est nous qui les avons chinées. Sur la façade il est gravé « salon - cabinets pour société », signe typique des établissements des années 30 à 50, indiquant des salles privées à l’étage. Ça a donc presque toujours été un restaurant. Aujourd’hui, l’un de nos PNY est installé au rez-de-chaussée…
TSF
« Past reveals future », le thème de Maison&Objet 2026 ne pouvait pas être mieux illustré !
Rudy
Oui, ça signifie que le futur a besoin du passé pour exister et ça me parle complètement. Pour moi, le temps est un vrai sujet. Je suis complètement paumé parfois : les années, les souvenirs, tout se mélange. Je viens de lire Ada ou l’Ardeur de Nabokov : toutes ses réflexions sur le temps sont incroyables. Dans mes dessins, j’aime que l’on se perde : quand je dessine une chaise ou une table, on ne sait pas si c’est actuel ou ancien. C’est un peu entre les deux.
J’ai une fascination pour la cabine d'avion. C’est une architecture presque parfaite, un cocon en voyage. Le hublot devient ton petit chez-toi, mais cosmique. C'est tragique et beau à la fois.
Bureau et bibliothèque de travail de Rudy Guénaire.
Fauteuils Skater Kastholm JK 710 vintage. Ouvrage "Les Années 20" d'Anne Bony aux Éditions du Regard.
Fresques polynésiennes héritées du restaurant de fruits de mer "Aux Îles Marquises" où le studio Nighflight a installé ses bureaux. Chandeliers chinés.
Rudy Guénaire dans le bureau du 14e arrondissement où il a installé son studio.
TSF
Parlons tout de même du passé. Qui t’inspire dans l’histoire du design ?
Rudy
Le Wiener Werkstätte viennois. C’était incroyable. Après un XIXe siècle très chargé et très cher, presque caricatural, le dessin s’épure. Au début du XXe siècle et jusqu’aux années 30, à Vienne, ce mouvement et cette communauté d’artistes va révolutionner le design : élégant, géométrique, mêlant modernité et artisanat luxueux. Ensuite, au cours du XXe siècle, il y a d’autres moments forts, avec notamment les modernistes brésiliens qui sont complètement fous et très sensuels. C’étaient majoritairement des européens qui dessinaient là-bas, comme Jean Gillon, mais il y a quelque chose de chaud, très courbe… le bois, le palissandre, c’est incroyable.
TSF
On retrouve toutes ces références dans la bibliothèque de ton bureau, c’est un outil important ?
Rudy
Les livres sont essentiels. Je suis fils de profs, je lis beaucoup de poésie et de philosophie. Je ne suis pas trop Pinterest ou Instagram. En se référant aux livres, on découvre d’autres photos, moins populaires. Je les consulte à la maison, je marque mes passages préférés avec des Post-It pastel que j’ai eu un mal fou à trouver - les fluo sont trop violents pour moi -, puis je rapporte les beaux livres, plus techniques et visuels, au bureau, dans cette bibliothèque. Je conserve, par exemple, tous les ouvrages d’Anne Bony, qui a effectué un travail incroyable. C’est une spécialiste du design du XXe qui a édité des ouvrages pour chaque période, les années 10, 20, 30 jusqu’aux 90. J’aime bien m’aérer en regardant Elements of architecture, le livre de Rem Koolhaas issu de son travail pour la biennale de Venise lorsqu’il en était commissaire, en 2014. Portes, fenêtres, balcons, corridors, chaque fondamental de l’architecture a son chapitre. Dans celui réservé aux couloirs, on découvre les maisons de gens un peu fous avec des kilomètres de tunnels souterrains, le couloir de Shining ou encore le engawa japonais, cet espace de circulation ni dedans, ni dehors, qui mène au jardin…
TSF
Le voyage est-il aussi une source d’inspiration ?
Rudy
Oui, c’est essentiel. Notre dernier voyage, c’était une semaine à vélo en Arizona avec notre fille. Elle a cinq ans, donc c’était moi le moteur ! Nous aimons plutôt côtoyer la nature ou nous immerger que de « tout » voir. Nous sommes aussi allés en Ouzbékistan ou à Kyoto, où j’ai découvert la Villa Katsura. Une ancienne résidence impériale exceptionnelle. Cette sophistication dans la simplicité, c’est fou.
TSF
Pour Maison&Objet, on retrouve l’évasion sous la forme d’un hublot…
Rudy
Oui, j’ai une fascination pour la cabine, celles des paquebots des années 20, ou même des avions aujourd’hui… C’est une architecture presque parfaite, un cocon en voyage. Le hublot devient ton petit chez-toi, mais cosmique. Un endroit tragique et beau à la fois.
TSF
Et tu as appelé ce cocon « Suite 2046 » ?
Rudy
Oui. Wong Kar Wai a fait In the Mood for Love, puis un autre filmm intitulé « 2046 » et a dit aux journalistes « C’est le même film », avec presque les mêmes acteurs. Je trouve ça fascinant. Dans mon installation pour Maison&Objet, il y a une dizaine de grands hublots aux paysages cosmiques. Dans la suite, un couple est certainement sous la douche après avoir fait l’amour ; la chambre est logiquement dérangée. C’est un petit cosmos où se passe une scène qui aurait pu avoir lieu dans le passé et aura très certainement toujours lieu dans le futur !
TSF
Et chez toi, c’est dérangé ?
Rudy
C’est une copropriété composée d’anciens ateliers de peintres et de sculpteurs - les poutres ont été réalisées avec les échafaudages de la tour Eiffel ! Dans notre appartement, il y a très peu de mobilier, c’est très blanc. Je trouve que ça permet à l’endroit d’évoluer tout le temps, d’être vivant. Nous avons quelques pièces de décoration, surtout du bois, que l’on change régulièrement, comme les Japonais. Mon appartement, c’est mon refuge. Paris est génial, mais j’ai besoin de vide. Je me repose avec les livres. Je recouvre néanmoins les couvertures colorées d’une feuille blanche que j’annote avec le titre et l’auteur. C’est plus joli. Quand on reçoit, en revanche, l’art de la table est très vif.
TSF
Et cette verrière incroyable ?
Rudy
Avant, ce niveau n’existait pas, c’était un salon cathédrale. On a créé un étage supplémentaire et ouvert les verrières. La première année, sans stores, c’était le Mont Blanc, on portait des lunettes de soleil ! Depuis, nous avons fait installer des stores !
Croquis et références pour "Suite 2046", le projet développé pour Maison&Objet de janvier 2026 et son espace "What's New ? In hospitality". Le designer y imagine une chambre d'hôtel où le hublot, l'un de ses leitmotiv, ouvre grand l'horizon et l'espace temps de cet espace inspiré par le cinéma de Wong Kar Wai.
Chaise Beau Rivage issue de Croisière, première collection de Rudy Guénaire, en collaboration avec Monde Singulier.
Fauteuils Skater Kastholm JK 710 vintage.
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