Familles
Entre Drouot et le 10e arrondissement, la vie d'une famille de commissaires priseurs nouvelle génération.
Chez
Morgane Thelliez, Pierre Missika et Charlotte, 6 ans
De l’appartement du IXe arrondissement qu’il partagent avec Charlotte, 6 ans, à leur étude du Xe, jusqu’aux salles de Drouot où ils organisent des ventes d’objets d’art, les fondateurs de Nouvelle Étude nous ouvrent les portes de leur triangle d’or. Bijoux découverts au Luxembourg ou sculpture de Germaine Richier surgie lors d'une estimation, ils nous racontent leurs aventures, partagent leur vision novatrice et pop de leur métier et livrent leurs conseils pour vivre le monde de l’art avec les enfants. Adjugé, vécu !
texte
Anne-Laure Griveau
Photographies et Vidéos
Margaux Buisson, Gautier Billotte
Vase Lalique
Paire de fauteuils chromés et table basse Gae Aulenti, lampe portable Setago Jaime Hayon pour &Tradition
Lampe Tacman Fernando Cassetta
TSF
Racontez-nous votre histoire avec cet appartement ?
Pierre
Nous habitons ici depuis 2018. Avant, nous étions rive gauche, près de La Closerie des Lilas, dans le quartier Montparnasse. Mais notre étude étant située à Drouot, nous avons choisi de nous rapprocher. Aujourd’hui, nous sommes à un quart d’heure à pied du bureau, rue de la Grange-Batelière. Ce déplacement a changé notre quotidien : moins de temps de transport, plus de spontanéité, et une vraie continuité entre vie personnelle et professionnelle.
TSF
Comment devient-on commissaire-priseur aujourd’hui ?
Morgane
Nos parcours sont différents mais complémentaires. J’ai découvert le métier très tôt, à 15 ans, dans une étude où j’ai commencé par un stage qui est ensuite devenu mon job étudiant. C’est en pratiquant que j’ai compris que ce métier était fait pour moi, bien plus que le droit que j’étudiais alors.
Pierre
J’y suis venu par un détour : cinq années de droit parce que mon père était avocat, une passion pour la photo, et l’intuition qu’il existait un métier à la croisée de ces univers. J’ai donc enchainé avec une fac d’histoire de l’art où j’ai rencontré Morgane. Elle est venue me demander un cours qu’elle n’avait pas pris et ça a été le coup de foudre. Depuis, tout s’est construit ensemble !
TSF
Travailler en couple, est-ce une évidence ?
Morgane
Quand je me demande avec qui d'autre j'aurais pu m'associer, je n'ai pas la réponse. C'est génial de travailler ensemble parce que tu travailles avec la personne qui partage ta vie et donc jamais tu ne peux douter de son engagement, de ses qualités dans le travail et de son investissement. Nous sommes, par ailleurs, très complémentaires. Travailler ensemble, c’est partager une vision, mais aussi absorber les fluctuations inhérentes à ce métier. Il y a des moments moins faciles, mais il y a cette confiance absolue et un intérêt commun qui est notre petite tête blonde, difficile à retrouver ailleurs.
TSF
Votre intérieur reflète-t-il votre métier ?
Morgane
Complètement. La majorité des pièces provient d’enchères ou de nos histoires familiales. Ce sont des objets qui ont déjà eu une vie, une patine, une mémoire. On aime cette idée de continuité et de mélange. Et puis il y a des exceptions, comme ce très petit canapé acheté en galerie - un achat impulsif, presque irrationnel pour remplacer deux canapés Le Corbusier donnés par mon père, mais très usés. Il est esthétique, mais pas forcément le plus confortable. Résultat, nous passons beaucoup de temps sur notre lit ! Je déteste les intérieurs organisés autour d’une télévision.
TSF
On sent une grande liberté dans la manière dont vous habitez l’espace…
Pierre
Oui, rien n’est figé. On change régulièrement la disposition des meubles, les usages des pièces, avec de nouveaux modèles... On appelle ça nos “entrées en salle”, comme lors des accrochages à Drouot.
Morgane
Cette approche vient aussi de mon enfance : ma maman avait un magasin de vêtements à Montmorency, où j’ai grandi, et mettait beaucoup de soin dans ses vitrines. Mon goût de la mise en scène, du regard qui organise, de la scénographie vient aussi de ça. Pour moi, un intérieur doit rester vivant, sinon il devient décoratif au sens figé du terme.
TSF
Quelles sont les pièces qui structurent votre univers ?
Il y a un mélange assez instinctif. Une table basse signée Gae Aulenti achetée quand nous étions un jeune couple, des pièces emblématiques du XXe siècle, mais aussi des objets plus modestes. Nous aimons mélanger des rééditions Monoprix inspirées de Prisunic avec des pièces originales signées. Dans la chambre de notre fille, par exemple, un lit Ozoo de Marc Berthier, trouvé aux enchères en Normandie, a eu plusieurs vies avant de devenir le sien. Cette circulation des objets est essentielle.
TSF
Le design dans une chambre d’enfant, c’est important ?
Pierre
Oui, parce qu’un objet n’a de sens que s’il est utilisé. Nous refusons la sacralisation. Trop souvent, lorsque nous estimons des meubles rendus “intouchables” car supposés précieux dans les familles, nous brisons des cœurs avec leur vraie valeur… À l’inverse, nous pensons qu’un objet se bonifie par la vie qu’on lui donne. Les enfants doivent pouvoir s’en emparer librement.
Croquis de mode et portraits de famille dont la pose a été filmée, tant il est rare de trouer les murs de cet appartement où l'on utilise des cimaises pour accrocher les œuvres.
Dessin Pierre Balmain
Rien n'est figé. On change régulièrement la disposition des meubles, les usages des pièces, de nouveaux modèles... On appelle ça nos “entrées en salle”, comme lors des ventes à Drouot.
Lit Marc Berthier Ozoo 70's, chevet Componibili et tapis Stéphane Tissinier pour Monoprix en hommage à Jacques Tissinier pour Prisunic
Tabouret Éléphant Eames Vitra, lampe pivotante jaune Charlotte Perriand, range-crayons Crayola
Fauteuil Axel Chay pour Monoprix
TSF
Votre style est très marqué. Comment le définiriez-vous ?
Morgane
Graphique, coloré, assez tranché. Il y a une base très ancrée dans le XXe siècle, avec une affection particulière pour certaines lignes et certains matériaux. Mais on y ajoute toujours des touches plus anciennes, presque comme des respirations. Des photos, aussi, Martin Parr au bureau, une photo de Michel Hosszù, ici dans le couloir. Notre métier nous pousse à comprendre les objets, leur contexte, et à créer des dialogues entre eux.
TSF
Comment transmet-on l'amour de l'art à un enfant ?
En emmenant ses enfants à Drouot ! Les œuvres y sont exposées avant les ventes et, contrairement à un musée, il n’y a pas de distance figée : on peut observer de près, poser des questions, comprendre les objets, essayer bijoux et vêtements. Mon plaisir, lorsque je repère un enfant avec ses grands-parents c’est de l’encourager à lever la main et porter l’enchère – pour une pièce à 30 euros, pas plus ! C’est un moment qu’il n’oubliera pas.
TSF
Quels conseils donneriez-vous pour débuter aux enchères ?
Morgane
Suivre les programmes des ventes – il y a beaucoup de ventes aux objets accessibles, des cocottes le Creuset, des thermos, des cendriers en verre… Et puis aller aux expositions avant les ventes, manipuler quand c’est possible, comprendre l’état des objets. Et surtout, ne pas avoir peur. Il existe une multitude de lots accessibles, loin des ventes spectaculaires. Des objets à moins de 100 euros, parfois centenaires, qui continueront à vivre encore longtemps.
TSF
Une découverte marquante lors d'une estimation ?
Morgane
Un coffre au Luxembourg, où j’ai été appelée dans l’urgence, rempli de bijoux exceptionnels. Une scène presque cinématographique : un train pris à la dernière minute, une valise achetée « au cas où » sur le quai gare de l’Est, et un retour - toujours dans le train - avec des pièces d’une valeur considérable, vendues jusqu’à 800 000 euros. Nous avons également découvert une Mercedes Papillon dans le garage d’une maison insalubre où j’avais déjà demandé la dépanneuse, pensant trouver une épave… Quelle n’a pas été notre surprise lorsque Pierre a ouvert les portes… Il nous est également arrivé de trouver par hasard un vase de Dunand ou un Christ de Germaine Richier. Ces moments condensent tout ce qui fait le sel du métier : l’imprévu, la responsabilité, l’excitation.
TSF
Votre métier semble très ancré dans le réel, presque physique…
Morgane
Oui, et c’est ce qui le rend passionnant. Derrière l’image parfois glamour des enchères, il y a un travail très concret : se déplacer, mesurer, inventorier, manipuler. Un commissaire-priseur a toujours avec lui un mètre, une loupe, parfois une balance. C’est un métier ancien, qui s’exerce aujourd’hui avec des outils modernes, mais qui reste profondément tactile.
TSF
Finalement, votre philosophie avec les objets ?
Morgane
Les objets ne doivent jamais devenir des poids. Ils doivent accompagner, circuler, évoluer avec nous. Un intérieur n’est pas un musée, c’est un espace vivant. C’est tout l’esprit de Nouvelle Étude ; réconcilier tradition et modernité, et surtout redonner aux objets leur fonction première : la vie.
À l'Étude
Préparation de la vente Icônes, tableaux anciens et art moderne
Le marteau de Pierre Missika et les catalogues Nouvelle Étude
Photo Martin Parr, série Bored Couples
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