Familles
Un appartement-atelier où le collage (de vies) règne en maître
Chez
Lia Rochas-Páris
C’est dans un atelier d’artiste du 13ᵉ arrondissement de Paris que Lia Rochas-Páris - artiste plasticienne, auteure, poète et curatrice - nous reçoit un après-midi d’automne. Un lieu qui fut autrefois l’atelier de son père, lui-même artiste, et qu’elle occupe désormais avec sa fille Liv, 13 ans. Sa mère, ancienne danseuse et esprit non moins créatif, vit dans un appartement juste au-dessus, à quelques marches qu’elle emprunte plusieurs fois par jour pour se mêler à ce qui se trame en dessous, à moins que ce ne soit pour esquisser quelques pas de danse dans le grand salon… Dans ce gynécée qui mêle trois générations de femmes, un seul mot d’ordre : la liberté.
Les ami·e·s des ami·e·s sont souvent invité·e·s à investir l’espace et les étagères de celle qui collecte, manipule les archives et s’adonne à la pratique du collage pour narrer des récits insolites depuis plus de 20 ans. Adepte du roman-photo, Lia mêle le verbe et l’image, partageant ses réflexions à travers différents médiums dans une fluidité permanente. Refusant l’étiquette, demeurant perméable à tous les possibles, celle qu’on ne saurait résumer travaille autour de la notion d’« Incasable » à travers des newsletters, des installations et des éditions éponymes. Autant de projets qui témoignent d’une façon d’être au monde et dont la singularité s’exprime entre les grands murs de son appartement-atelier, comme une sorte d’atlas géant où se côtoient iconographies à foison, objets (bien) choisis, travaux en cours et quantité d’ouvrages qui tapissent le moindre recoin de l’atelier, le transformant en une sorte de laboratoire en perpétuelle évolution. À moins que ce lieu ne soit, au fond, rien de moins qu’un « cadavre exquis », ce jeu graphique ou d’écriture collectif inventé vers 1925 par les surréalistes… Une parfaite image pour celle qui s’inscrit dans la filiation du mouvement et qui affiche depuis toujours dans son salon une grande photographie où figurent Marcel Duchamp, Francesca Wood et Francis Picabia. Visite réelle ou rêvée ? Êtes-vous prêt·e·s ?
Lieu
Paris
texte
Johanna Colombatti
Photographies et Vidéos
Margaux Buisson
TSF
Nous sommes dans votre appartement-atelier : depuis combien de temps occupez-vous ce lieu ?
Lia
Nous nous sommes installées il y a neuf ans, quelques mois après le décès de mon père. J'ai mis un certain temps à investir l'espace et me sentir légitime. Ah le fameux syndrome de l'imposteur !
Mon père reste présent à travers ses œuvres, la cohabitation se passe harmonieusement.
TSF
Aujourd’hui, trois générations vivent à la même adresse. On pense aux poupées russes, mais dans votre cas, on pourrait dire « poupées suisses » (Claudia, la mère, étant d’origine helvétique). Pensez-vous que l’on habite différemment un endroit selon la génération à laquelle on appartient ?
Lia
Oui, d'une certaine manière les différents âges de la vie font que nous abordons l'espace différemment. Il y a aussi le caractère de chacune.
Ma fille, quand elle n'est pas dans sa chambre, comme la plupart des ados, a jeté son dévolu sur le canapé où elle peut se languir durant des heures - la plupart du temps avec la tablette à mon grand désespoir ! (rires) On laisse les espaces ouverts. Ma mère, elle, est en mouvement quasi permanent entre chaque étage, sauf lorsqu'elle fait une pause pour contempler le ciel et les oiseaux à sa fenêtre. Quant à moi, on me trouvera à la table de la cuisine aux aurores avec mon café et mes cigarettes et plus tard à mon bureau où je coupe et colle, ou devant l'ordinateur à écrire et le soir de nouveau à la table de la cuisine pour les apéros dinatoires. Je passe de table en table. En sommes trois types de positions pour trois générations : allongé, assise, debout.
TSF
Ce lieu s’articule sur plusieurs étages, avec des espaces plutôt dédiés à la réception et d’autres plus intimes. Comment circulez-vous entre ces différents aspects de la maison ?
Je n'ai jamais pu séparer mon lieu de vie et mon lieu de création, le salon est aussi mon atelier, avec son coin cuisine. Au-dessus, il y a une pièce en mezzanine dont l'accès se fait entre l'appartement de ma mère et l'atelier, une chambre "cachée", Zeitlos Zimmer, hors du temps où on peut trouver une partie de ma collection de livres et éditions rares, des oeuvres aux murs, les miennes et parfois celles d'artistes invités. Et nos chambres et la salle de bain sont en souplex, un espace intime qu'appelle la caverne. Le seul espace caché des regards.
TSF
Comment choisissez-vous les objets qui prennent place autour de vous ?
Lia
Je ne sais pas vraiment s'il s'agit de choix mais plutôt de rencontre avec des objets. On retrouve d'innombrables livres, autant des livres de philosophie, de poésies, d'essais, de livres rares, de livres d'art, des magazines, des fanzines... Sur les étagères, on trouvera les archives de mon père avoisinant mes appareils photos et mes boîtes de collectes classées par thèmes. Je voue un culte pour le papier, pour la matérialité des images et le plaisir du texte à travers les pages. Il y a aussi des œuvres aux murs, celles de mon père, d'amis artistes et les miennes. Une statue d'une porteuse d'eau chinée à Vanves, une lampe d'Axel Chay de sa collab avec Monoprix, une photographie géante avec Marcel Duchamp, Francis Picabia et Béatrice Woods derrière les plantes... Et des vases pour les traditionnels bouquets du dimanche, rituel instauré par mon père ! En dehors du plafond, le regard n'a pas d'espace silencieux.
TSF
Il y a une véritable dimension de collecte dans votre pratique. Qu’est-ce qui vous donne envie de conserver une image, un objet ?
Lia
Oui, la collecte fait partie de mon processus de travail. Autant je glane régulièrement sur des marchés aux puces des revues anciennes, livres dont les images extraites sont destinées à être détournées, des images qui se retrouvent dans des boites en attendant de trouver leur place. Et je collectionne les livres et éditions rares que je préserve quasi religieusement. D'un côté, je dirais que je recycle en transformant les images sourcées, de l'autre côté, il s'agit de préservation, d'archivage.
TSF
Vous avez un rapport très singulier à l’image. Comment vivez-vous avec toutes ces images qui vous entourent ?
Lia
Ça peut sembler vertigineux, et je reconnais qu'il m'arrive de me perdre dans cette doxa visuelle ! C'est assez métaphorique de mes états d'esprit, je peux me laisser submerger par une forme de chaos mais le chaos constitue toujours un point de départ. Quasi toutes les images glanées dans les boîtes sont quelque part dans ma mémoire, un peu comme un disque dur mental, en fonction des nouvelles images récoltées, je peux me souvenir d'un fragment au fond d'une boîte qui ferait le lien. Même logique avec les livres, en fonction de mes réflexions et recherches, je peux retrouver un ouvrage au fond d'une étagère qui ferait écho - même si les livres sont disposés de manière quasi aléatoire. Un bordel organisé d'une certaine manière.
TSF
D’où viennent-elles ? Sont-elles liées à votre histoire, à vos rencontres ou simplement à ce qu’elles provoquent en vous ?
Lia
Je dis souvent que les images me parlent. Quand je chine des revues, je les feuillette et certaines images font tilt, ça peut être juste un détail, une main, une mèche de cheveux, les plis d'une robe... C'est de l'ordre de l'instinct, d'une certaine sensibilité qui correspond à un moment donné. Si je parcoure la même revue dans 3 mois, mon regard s'arrêtera sans doute sur d'autres éléments. C'est pour cette raison que, même après avoir extrait des pages, je garde toujours les revues dans mon stock, leurs ressources sont inépuisables.
TSF
Vous avez aussi un lien très fort à l’écriture. Quel rôle jouent les livres ici ?
Lia
J'ai toujours grandi entourée de livres, ce sont des remparts, ils me rassurent. Je me sens bien en leur présence, j'aime me réfugier entre leurs pages, ça me met dans un état second, flottant, le temps est suspendu. Je suis une cliente fidèle des librairies, je ne résiste pas aux charmes des livres, à leurs odeurs. Mais parfois ils me font culpabiliser aussi, ils s'empilent sur ma table de chevet ou à côté du canapé et je réalise manquer cruellement de temps pour lire tout ce que j'aimerais lire.
TSF
Vous êtes également entourée d’autres artistes dans le quartier. Est-ce que votre environnement nourrit votre pratique ?
Lia
On est un peu comme une famille, le partage de pensées nourrissent mes réflexions et donc forcément ma pratique aussi. Nos modes de vie ne sont pas "classiques", l'irrégularité des revenus, aucun RTT ni congés payés, l'idée même de retraite est hors sujet, les périodes de doutes, la nécessité d'exposer et de s'exposer... C'est important de partager autant le pire que le meilleur, de ne pas se sentir seule, ça permet de rebondir, de dédramatiser, de se soutenir. Et de rire !
TSF
Quel projet se prépare en ce moment, ici ou ailleurs ?
Lia
Je prépare une exposition personnelle "On oublie parfois que les mains pansent" qui se tiendra en novembre à Marseille au 20bis, invitée par Charlotte Brunet et Anne Carpentier. Le sujet des mains est récurrent dans mon travail, j'avais envie d'exposer des pièces récentes autant que des pièces plus anciennes, il ne me semble pas toujours nécessaire de produire exclusivement de nouvelles pièces à chaque fois. Le travail manuel, le geste artistique permettent d'être au monde, ancré dans le présent.
Et ensuite, je vais présenter mon ouvrage Collage Manifesto : à l'ère de l'IA , un essai issu de 20 ans de pratique et de réflexions aux éditions Incasable, à Zürich dans le salon Volume.
Je travaille aussi sur un projet confidentiel d'une certaine envergure pour janvier 2027 !
TSF
Et pour finir : quelle serait la pièce - objet, œuvre ou meuble - dont vous rêvez pour cet appartement ?
Lia
Je rêve du canapé modulable Rotondo en léopard Roseanna !
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